Nouveaux textes : L'apesanteur bleue / La jeune femme au serpent / Le forgeron

La jeune femme au serpent

 

Vous ne la connaissez pas, et probablement, vous ne la connaitrez jamais, puisqu’elle n’est pas d’ici, elle est de là-bas, de ce monde gris et bas qui s’appelle la Chine, ce monde gris et bas qui se dit la Chine, la seule, et non l’ile renégate, qui aura sa raclée un jour c’est sûr, car il faut punir les traitres, les insolents, ceux qui prétendent que les Chinois ne sont pas un, qu’ils sont morcelés comme une porcelaine brisée. La Chine est une et indivis, c’est Pékin qui le dit, et dans Pékin, terré on ne sait où, c’est l’empereur au visage de cire et aux cheveux immobiles qui l’affirme, et tous le répètent, la Chine est une et elle récupérera son dû, elle lèvera l’affront, fût-ce au prix de mille morts, de mille mouches écrasées, car la mort des petites gens n’est rien, seule compte la grandeur dans les livres d’histoire, ces livres que quelques fonctionnaires zélés tartineront pour promouvoir des carrières spectrales. 

La Chine donc est une, et tous le répètent, tous peut-être pas, car sur les bords des rivières on trouve encore quelques bons esprits enfantins et défiants, puisque l’un ne va pas sans l’autre, quelques êtres intacts, et qui n’écoutent que leur cœur, qui ne croient que ce qu’ils voient, qui éteignent les postes à mensonges.

Parmi eux, la jeune femme au serpent le sait également, elle le sait d’instinct, elle le sait parce que son cœur lui dit, et alors quand elle nage, elle jette son serpent dans la rivière, celui-ci ondule et revient vers elle, il monte jusque dans ses cheveux et elle en rit, plus tard elle le remet en boite, elle rentre chez elle, et le soir peut-être qu’elle le ressort de sa boite pour qu’il se promène librement dans le petit appartement de briques rouges, et d’un coup, il se faufile et disparait, elle en rit, mais où se cache ce serpent? La jeune femme le retrouve sous son lit ou derrière le canapé, elle le saisit lentement et sans peur, il est zébré de noir et de blanc, comme le yin et le yang, il est myope, il sent l’air par la peau et par la langue, mais quel monde perçoit-il ? il ne nous le dira pas, tout juste peut-on l’imaginer, une peau et une langue qui toucheraient le monde, les formes visibles s’effaçant en un songe laisseraient advenir le monde bariolé des senteurs-tactiles qu’on ne peut exprimer. Le monde du serpent, qui n’est pas plus faux que le monde des êtres humains, et d’ailleurs n’y a-t-il qu’un seul monde ? rien n’est moins sûr, le serpent le sait, comme Descola, mais à la différence de Descola, il le tait. Il sait qu’il peut s’endormir dans la paume de la jeune femme, en cercle concentrique, refermant le yin et le yang dans l’œuf primordial, quand la deuxième paume se pose sur lui par le dessus. Il reste calme, il s’endort peut-être, même s’il ne ferme jamais les yeux, et cela lui est égal, puisqu’il ne voit presque rien, mais il sent l’obscurité et la chaleur des deux paumes, il reconnait cette odeur qui le nourrit, qui est presque la sienne. Le serpent reste immobile toute une éternité ou presque entre les deux paumes, alors la jeune femme rit encore, et comme on casse un œuf lentement, elle ouvre les mains, et les dix mille êtres se répandent sur la terre quand le serpent se déploie, il dessine des rivières en remontant le long de son bras, il sent chaque aspérité de la peau de la jeune femme, chaque pore qui respire, car la peau respire, le taiseux serpent le sait, et chaque pore est un puits, chaque duvet une prairie. Alors la jeune femme et le serpent s’endorment au loin, dans ce monde d’obsessions et de mensonges qui ne les atteignent pas, qui ne les a jamais atteints, ce monde de revanche indivis, ce monde de souvenirs qui autrefois fut le mien.

YC, 2022