Nouveaux textes : L'apesanteur bleue / La jeune femme au serpent / Le forgeron

L’ apesanteur bleue

 

A Pierre Michon

 

Il y avait le soleil et la mer, la mer et la montagne, et entre cette trinité, le vent, qui lie dans son souffle les vivants et les dieux. Nous traversâmes un amphithéâtre de chairs rôties, et sans doute éreintées par des vies trop pluvieuses, là-bas au nord, dans des contrées de toux et de brumes épaisses, si épaisses qu’on ne savait même pas d’où venaient ces chairs ; mais aujourd’hui et pour toujours, car tout aujourd’hui appartient à l’éternité et nous approche de la mort, les corps adipeux et les seins refaits étaient étendus sur de molles banquettes avec des airs lointains comme les brumes mêmes d’où ils venaient.

Nous entrâmes dans l’eau, comme Jean le Baptiste autrefois, et comme les cétacés il y a bien plus longtemps, tellement longtemps que les cétacés eux-mêmes s’en souviennent à peine, et chantent leurs plaintes aquatiques en de vides Atlantides.

Respirer sous les eaux pristines était au fond si naturel que la technique, qui supplée aux limites de la nature humaine faible et débile, s’effaçait pour laisser advenir la suspension pure, l’apesanteur visqueuse et bleue. Mains dans les mains nous descendions la pente rocheuse irisée et vivante, d’où sortaient les prédateurs, et où se cachaient les proies. Nous étions unis dans la fraternité des profondeurs, dans la vie et dans la mort, dans le cycle sans fin qui engloutira l’humanité, passants éphémères aux portes de l’autre monde, celui d’où vient le vivant, et son dernier rejeton absurde, dressé sur ses deux pattes faible, l’arrogant destructeur, le dernier monstre. Nous étions ces monstres, et déjà pourtant nous étions autres, comme pour nous excuser, comme un aéropage reconnu de personne, mais accepté de tous : oursins, prêtres, dragonets, castagnoles, sparillons, congres, qui se chassaient et s’évitaient, s’attendaient et se fuyaient, tout en nous jetant des regards curieux.

Au-dessus de la membrane agitée, le monde de l’air, où nous étions reliés par une bouée et un fil qui plongeait jusqu'à nous dans les profondeurs, en ce limes insensé, l'ombilique devenait signe d'une sagesse ancestrale, indicible et pourtant évidente.   

YC, 2022