Nouveau texte, issu d'une conférence : esquisse de philosophie occidentale

Tout ça pour ça 

Dialogue socrato-dystopique

 

C’était un de ces soirs de fin d’automne, où le vent poussiéreux drainait dans son sillage tous les miasmes du nord de la Chine. J’avais décidé de passer boire un verre dans un nouveau bar à cocktails au style vintage, avec des lumières tamisées, dans l’ancien quartier des concessions européennes. Il y avait peu de monde, et la pénombre chaleureuse allait peut-être m’octroyer quelques moments de paix, après une journée à fatiguer d’inutiles tableaux de chiffres sur de vains écrans aux lumières fluorescentes. Ma vie avait décidément pris un tour singulier, pour ne pas dire décevant, depuis que j’étais revenu en Dystopia.

Je commandai un whisky japonais, pour leurs arômes iodés on ne faisait pas mieux, cela me ferait voyager un peu, comme prendre le large. Le serveur posa le verre, je le saisis et commençai à le tourner dans ma main gauche, afin de libérer les essences du nectar cuivré. L’effet était là, le fond musical de jazz noir n’y était pas pour rien, c’était blade runnerien sans les cyborgs, encore que nous en fussions peut-être. Qui n’avait jamais rêvé de licornes ou de moutons électriques ? Je bus lentement une belle gorgée, ce qui embrasa ma gorge comme un feu salé et légèrement amer. Au moment de reposer le verre, je remarquai le sous-verre élégamment dentelé sur lequel était inscrit « the meaning of life ». Cela me fit sourire. Je le pris entre mes doigts, comme une carte de visite. Absorbé dans un moment contemplatif, j’aperçus à mon côté droit un personnage, à moitié enseveli derrière une table obscure, où étaient posés un verre et un livre, dont je ne pouvais lire ni le titre, ni l’auteur. Etrange lieu pour lire… A moins que cet ouvrage ne fût qu'une partie du décor, et cette silhouette avachie, n’était-elle rien d’autre qu’une ombre fantomatique ? Pourtant, la forme à peine humaine se redressa, et m’interpela :

-Amusant, n’est-ce pas ?

Il me parlait directement en français, ce qui me surprit, mais après tout, ce soir, rien ne semblait impossible. Je lui répondis :

-En effet, cette question à laquelle tout le monde souhaite répondre, mais personne ne sait comment, c’est en somme le plus grand mystère philosophique d’entre tous : quel est le sens de la vie ? Et bien, elle est en fait sous la main ! Malheureusement, je viens de retourner le sous-verre, et au dos, je n’ai trouvé aucune réponse!

-Cher ami, cette question n’en est pas une pour la philosophie, sinon, dites-moi où la voyez-vous exprimée telle quelle ? j’avoue pour ma part que j’ai trouvé chez Platon des questions de type : qu’est-ce que la justice ou la connaissance ? chez Aristote, qu’est-ce que l’être, ou la substance ? chez Descartes, la connaissance est-elle fondée etc. Nulle part je ne vois mention de cette fameuse soi-disant question du « sens de la vie », mais cherchez bien, la réponse est peut-être déjà sous votre main sans que vous le sachiez….

-Cette question, qui me semble la plus philosophique, ne le serait pas ? Les bras m’en tombent !

-Cela dit, toute question peut être philosophiquement abordée.

-Alors vous vous contredisez !

-Pas du tout, si nous conceptualisons quelque peu, votre question peut devenir philosophique.

-Je vous vois venir, bientôt vous vous cacherez derrière de grands mots, de préférence en latin, en grec, ou en allemand, et vous obscurcirez ce que vous prétendez clarifier !

-C’est vrai que certains philosophes procèdent de la sorte, soit qu’ils obscurcissent une pensée claire involontairement, soit en se cachant derrière de grands mots pour sauver les apparences, l’apparence d’être « philosophes »… Je crois pour ma part que nous pouvons répondre simplement à votre question du sens de la vie.

-Alors quel est-il ? Et ne me dites pas 42 !

-Ce n’est sans doute pas un nombre qui vous donnera le sens de la vie, encore qu’il s’agisse d’une boutade bien pensée par Douglas Adams tout de même. Du reste, comment une machine pourra-t-elle jamais répondre à cette question ?

-Vous commencez à vous dérober.

-Un peu de patience ! Vous demandez donc quel est le sens de la vie ?

-Absolument !

-Oh ! Je ne sais que bien peu de choses, mais ce que nous pouvons déjà remarquer c’est que, si le sens de la vie était donné comme une proposition indépassable, alors ce sens n’en serait pas un.

-C’est-à-dire ? j’en étais certain, vous vous esquivez avec une pirouette…

-Mais non, je précise seulement. Supposez en effet que le sens de la vie soit « A », n’importe quel A, qu’en résulterait-il ?

-Et bien nous saurions pourquoi nous vivons et nous mourrons, nous comprendrions la raison, l’intention derrière ce monde qui semble si absurde.

-Nous y voyons plus clair !

-Comment cela ?

-Vous attendez donc des raisons, des buts et du sens.

-C’est ce qui semble en effet.

-Mais alors, si le sens de la vie que vous attendez de vos vœux se résumait à un seul énoncé « A » quel qu’il soit, ne voyez-vous pas le problème ?

-A vrai dire, non…

-Pourtant cela crève les yeux, du moins ces yeux dont parlait Platon, ce regard intelligible. Si le sens de la vie était A, ne trouvez-vous pas que cela n’apporterait aucun sens ?

-C’est-à-dire ?

-Et bien, si l’on vous disait voilà, le sens de la vie c’est A, ne voudriez-vous pas immédiatement choisir autre chose que ce A ? Vous seriez tenté de choisir B, C, D etc, ou même non-A.

-Vos abstractions nous éloignent du sujet.

-Je ne crois pas. Ce que je constate c’est que les êtres humains aiment déterminer le but de leurs actions et de leurs vies, or si on leur impose ce but A, cela sera sans doute vécu comme un enfermement, une soumission, une aliénation. Songez à un père qui dirait à son fils : tu dois devenir avocat comme moi, c'est ton intérêt, fais-moi confiance. Qu’en résulterait-il ?

-Il deviendrait avocat, ou il se rebellerait.

-En effet, dans un cas il accepterait ce sens hétéronome et se soumettrait, dans un autre cas il refuserait tout en bloc. Mais imaginez qu’il ne soit pas possible de refuser un destin qu’on nous impose, le sens de la vie serait-il accompli ?

-Vous marquez un point. J’ai de nombreux amis dans cette situation, on a choisi pour eux, qu’il s’agisse de leurs parents, de leurs enseignants, de leurs conjoints, plus généralement leur conditions sociales comme on dit. Quant à moi, je ne préfère pas en parler…

-Et les trouvez-vous heureux et épanouis ?

-C’est difficile à dire, peu de personnes au fond me semblent heureuses sur cette terre….

-Mais quand on réalise et accomplit le sens de sa vie, ne devrait-on pas être heureux ?

-C’est possible, mais précisément, personne ne connait le sens de la vie, la plupart des individus semblent perdus dans un brouillard d’angoisses et de désillusions.

-Justement, c’est peut-être qu’ils n’ont pas perçu quelque chose de fort simple.

-Qui est ?

-Précisément, le sens de leur vie.

-Certes, mais quel est-il ? Nous n’avons pas avancé d’un pas, je crois même que nous avons reculé dans cette argumentation!

-Nous avons reculé pour mieux analyser les présupposés de votre question. Sans question claire, il n’y a pas de réponse pertinente. Tout n’est que confusion. Or, nous avons quelque peu avancé « en arrière », si l’on peut dire ! Vous recherchez le sens de la vie, nous avons vu que vous entendez et que vous attendez un but, une signification, peut-être une intention derrière tout cela. Mais nous avons déjà esquissé que si l’on imposait un sens déterminé de l’extérieur, la tentation serait grande d’en rechercher un autre, ne serait-ce que pour affirmer notre liberté, notre autodétermination.

-Certes, mais l’univers, quant à lui ne dépend pas de moi ou de ma liberté!

-Laissons l’univers de côté pour le moment si vous le voulez bien, il est déjà bien occupé à engendrer les étoiles, les planètes, les galaxies et tout ce qu’on ne connait pas…

-Très bien, ne le dérangeons pas si vous le souhaitez, mais il faudra y revenir.

-Revenons à l’humain, cette machine à fabriquer du sens.

-Que voulez-vous dire ?

-C’est simple, les pierres, les arbres, les non-humains en général ont-ils besoin de sens ?

-Certes non, c’est, semble-t-il, un besoin tout humain.

-Pourquoi cela, selon vous ?

-Peut-être parce que nous sommes des animaux un peu particulier, notre langage nous enjoint à produire du sens.

-En effet ! l’être humain se souvient du passé, il se projette dans l’avenir, et en plus il parle….

-Il parle souvent pour ne rien dire.

-Ce n’est pas faux, il parle trop sans doute, comme une espèce de radio dont le bouton off ne fonctionnerait plus. C’est un peu sa pathologie, mais le langage peut être utile, il faut savoir l’utiliser, tout en se méfiant de lui.

-Et le sens de la vie alors ? Cessez de tergiverser, sinon je conclurai que vous n’êtes pas différent de ces pédants qui se répandent pendant trois cents pages pour accoucher d’une souris… Par exemple, le sens de la vie ce serait apprendre à mourir etc. En une phrase tout est dit et en même temps, rien n’est dit, puisqu’on ne sait pas comment on devrait apprendre à mourir ou à vivre. Il faudrait savoir profiter de l’instant ? la belle affaire, on en profite déjà, mais cela ne nous prépare pas davantage, puisque justement la mort arrive pour nous empêcher de profiter, c’est l’empêcheuse de vivre en rond par excellence, la mort ! Certains, comme Epicure je crois, prétendaient qu’elle n’était rien, puisque quand elle vient, je ne suis plus, ou plutôt qu’elle est absence de sensation, et que je ne peux la ressentir, quand elle est vient. Mais Epicure ne résout pas la question, puisque ce qui est tragique avec la mort, c’est qu’elle mette un terme à la vie, tout simplement, qu’elle nous empêche de profiter davantage du rayon de soleil un soir d’été !

-C’est que le sens de la vie, s’il y en a un, doit nous aider à accepter la mort ?

-C’est cela, même si je ne vois pas en quoi cela nous aide, puisque vous ignorez quel est le sens de la vie.

-Patience, plus vous parlez, plus vous comprenez ce que vous attendez de ce fameux sens. Par ailleurs, ne blâmez pas trop Epicure, il ne nous reste plus rien de ses écrits ou presque, ce serait lui faire un mauvais procès, il n’est pas impossible que sa pensée fût d’une extraordinaire complexité, nous ne le savons pas.

-Très bien, j’attends toujours le coup d’épée.

-Dans le nœud gordien ? 

-Ou dans l’eau, à vous de voir !

-J’aurais une autre question préliminaire.

-Allez-y !

-Ce sens de la vie que vous appelez de vos vœux, doit-il être le même pour tous ou doit-il être différent pour chacun?

-J’imagine que s’il s’agit d’un sens objectif, il doit être le même pour tous !

-Mais dans ce cas, ne serions-nous pas dans la situation que nous avons déjà esquissée, le sens serait « A » pour tout le monde, ce qui serait vécu comme un enfermement et une absurdité pour une partie au moins de l’humanité.

-Vous pensez qu’il y aurait des sens multiples ? Mais ces sens ne se contrediraient-ils entre eux ? S’ils se contredisent c’est qu’ils n’étaient pas des sens authentiques ou vrais.

-Peut-être, mais au moins vous acceptez qu’on ne puisse imposer le même sens pour tout le monde, sinon nous serions dans une société idéologiquement totalitaire, comme ici, ce qui ne vous conviendrait pas.

-Absolument!

-Alors au fond, le sens de la vie ne doit-il pas être construit par chacun en sa liberté propre ?

-Mais ce serait un sens artificiel !

-Artificiel, au sens où tout ce que construit l’être humain est artificiel et non naturel, ce bar dans lequel nous nous trouvons, et ces peintures que nous distinguons à peine, ces meubles, ces lumières, mais s’agit-il de simples fantasmagories ?  

-Non, tout ceci est réel.

-C'est artificiel et réel. On croit souvent à tort que la réalité se réduit à la réalité naturelle, parce qu’il s’agit de l’objet des sciences physiques, mais il y a de nombreuses autres réalités, notamment les réalités humaines, qui sont des réalités culturelles ou des réalités artificielles si vous voulez.

-J’accorde ce point, même si je ne vois pas où vous voulez en venir.

-C’est pourtant limpide comme un bon whisky, nous avons déjà répondu à une partie de votre question.

-Je vous attends, ou plutôt, je n’attends plus rien…

-N’est-ce pas un premier pas vers la sagesse ?

-Ne rien attendre de la vie ?

-Et oui, pourquoi pas ? Pour certains sages bouddhistes en particulier zen, il n’y a rien à attendre, et rien à demander à la vie, à part une certaine conduite de soi. Il faudrait taire en soi le besoin de sens qui découle d’un usage immodéré du langage.

-J’en ai croisé quelques-uns, ils se dérobent.

-Mais s’ils sont heureux ainsi, et acceptent la mort ?

-Dans ce cas, grand bien leur fasse, mais très peu pour moi !

-Pour vous en effet, car cela ne fait pas partie de votre mode de vie, vous ne voulez pas de ce type de vie ascétique et solitaire, mais vous pourriez la choisir, et ce n’est pas rien, vous en avez la possibilité, nous l’avons tous, et nous avons à vrai dire beaucoup de possibilités devant nos yeux, bien que souvent, nous n’en ayons pas conscience.

-Allez-vous accoucher du sens de la vie ou simplement le contourner au fil de notre discussion comme une chèvre accrochée à un piquet, et qui chercherait à s’échapper ?

-Je ne le prends pas mal, en effet il faut un certain culot de nos jours pour affirmer que ce qui semble complexe est en fait simple, et qu’à l’inverse ce qui semble simple est en fait complexe…

-Un jargon philosophique inutile.

-Ce n’est pas du jargon, et j’ai la faiblesse de penser que cette maxime, cette méthode est souvent utile. Combien d’erreurs adviennent parce qu’on tient pour simple ou évident, un fait ou un postulat qui renferme de la complexité ?

-Par exemple ?

-Les géométries non euclidiennes en sont des exemples canoniques, mais vous ne semblez pas être géomètre, alors parlons de ce que les Anciens appelaient les éléments de la nature, air, terre, feu, et eau, les Chinois ajoutaient le métal et le bois, nous savons désormais que ce ne sont pas des éléments, mais des composés, alors qu’il n’y a rien de plus simple en apparence que de l’eau pure dans un verre. Plus près de nous, évoquons simplement l’idée selon laquelle l’amour rendrait heureux, et que le mariage et les enfants en seraient l’aboutissement nécessaire et souhaitable.

-Vous n’aimez donc personne ?

-Bien sûr que si, mais soyez honnête, les gens qui s’aiment vous semblent-ils heureux, à plus forte raison, quand ils sont mariés ? Ne les voyez-vous pas sans cesse se marcher sur les pieds jusqu’à la détestation la plus tragique, comme des prisonniers d’une cellule étroite qui seraient habitués les uns aux autres, tout en ne se supportant plus ?

-Certes, je n’irai pas chercher le sens de la vie du côté de l’amour ou du mariage…

-Pourtant cela réussit à certains !

-Mais alors vous changez d’avis ?

-Pas du tout, simplement je constate que cela fonctionne quelquefois, rarement à vrai dire, et de moins en moins, à mesure que les êtres humains apprennent à vivre de façon autonome. Mais alors dites-moi qu’est-ce qui est commun au couple satisfait et au moine zen ?

-C’est qu’ils sont heureux.

-Oui, mais encore…

-C’est peut-être qu’ils ont choisi leur vie ?

-S’ils ont choisi librement ce mode de vie, c’est qu’il leur correspond d’une façon ou d’une autre, c’est qu’ils s’accomplissent par ce moyen.

-S’accomplir donc.

-S’accomplir en effet, que signifie ce terme selon vous ?

-Ce serait devenir soi, réaliser ses potentialités.

-Avez-vous déjà ressenti cela ?

-Quelquefois… rarement.

-Qu’avez-vous alors éprouvé ?

-Que j’étais à ma place.

-Voilà ! Vous étiez à votre place dans l’ordre des choses, qui est un mélange entre le lieu où vous vivez, votre travail, vos amis, votre famille, vos projets, vos loisirs, les réalités en général. Je crois deviner que vous êtes musicien ?

-Comment le savez-vous ? Je joue en effet du violon depuis mon enfance.

-Simple impression, les mains des personnes expriment plus qu’on ne le croit. Que ressentez-vous quand vous pratiquez cet instrument ?

-C’est difficile à dire, comme une sorte de trans, cela fatigue, et pourtant, on ne sent pas le temps passer, on est comme suspendu aux notes, il en ressort une satisfaction intense, surtout lorsque l’on atteint un certain niveau de maitrise. Je veux dire que c’était essentiellement de la souffrance quand j’étais enfant, et maintenant que j’ai acquis un niveau acceptable, rien d’extraordinaire à vrai dire, j’éprouve une joie profonde à jouer Bach et quelques autres.

-Jouez-vous toujours seul ?

-Quelquefois un ami écoute, ou m’accompagne, mais je ne suis pas assez doué pour jouer devant une audience.

-Vous reconnaissez que lorsque vous partagez avec les autres un morceau suffisamment répété, vous en tirez une forme de plaisir singulier ?

-Oui, le plaisir de partager quelque chose de beau, et qui pourrait certes être plus beau encore, si j’étais meilleur interprète.

-Ne voyez-vous pas que nous avons à nouveau répondu à notre question initiale ?

-Partager, serait le sens de la vie, voulez-vous dire ?

-Oui partager, mais partager les belles choses, les beaux moments, cela est fort simple, encore faut-il le dire. Ainsi s’accomplir et partager sont peut-être les deux piliers du sens de la vie, ne croyez-vous pas ?

-C’est possible. Mais alors il y aurait autant de sens que de façons de s’accomplir et de partager ?

-Précisément, vous touchez du doigt cette variabilité infinie et souhaitable concernant le sens de la vie. Il n’est pas unique, chacun peut le déterminer, puisqu’il dépend de la façon de s’accomplir, de préférence librement, sinon nous ne serions que des machines se perfectionnant contre leur gré, comme c'est le cas ici, dans ce pays, ce qui engendre fanatisme et frustration, qui sont l'envers de la médaille de la prétendue harmonie sociale. 

-Est-ce tout ? Serait-ce si simple ?

-C’est simple en théorie, mais c’est souvent difficile en pratique. En effet, pris dans une quotidienneté qui nous contraint et nous aliène, nous oublions souvent de nous accomplir et de partager, nous ne voulons pas affronter qui l’on est devenu avec lucidité, on refuse de se demander qui l’on veut devenir, ou bien l'on ne sait pas y répondre, bref on se perd dans la vie, comme dans une forêt profonde, à l’image de Dante au début de la Divine Comédie. Dante qui s’accomplit par l’écriture de son œuvre. Une œuvre qui est lue, c’est-à-dire partagée. Je me demande même si une partie des dépressions de notre époque ne seraient pas liées à ce point. Si la dépression est un ensemble de symptômes concrets, il ne me semble pas impossible que dans certains cas, leurs causes soient de nature abstraite. On est dépressif parce qu’on ne sait ni qui l’on est, ni qui l’on veut être, et l'on ne trouve pas la force, il faut alors traverser un véritable enfer psychique pour devenir soi. En effet, s’accomplir suppose modestie, travail, et cette lucidité autoréflexive, qui prend en compte le regard des autres sur nous, même si cela peut être cruel… L'autre est nécessaire pour nous voir tels que nous sommes, avec nos défauts et nos qualités, nos forces et nos faiblesses. Nous devons nous transformer toute notre vie, comme on sculpte un bloc de pierre, qui devient peu à peu une belle statue par l’effet du burin. Ici, le sculpteur et le sculpté ne font qu’un…Par ailleurs, j’ajouterai encore un point, fort simple lui aussi.

-Lequel ?

-Imaginez que vous êtes un grand violoniste, vous jouez admirablement, vous avez choisi vous-mêmes d’apprendre le violon, ou au moins de l’approfondir, de le maitriser, de devenir professionnel, enfin, votre auditoire est aux anges, tous vous acclament, vous êtes heureux et reconnu. Et pourtant vous êtes un salaud !

-Pardon ?

-Pas vous, mais dans cet exemple, imaginez, cela arrive assez souvent, un artiste narcissique et égoïste qui exigerait de tous, mais ne donnerait rien à personne. Heureux d’être applaudi, il est flatté, il enfle jusqu’à exploser…

-En effet, on peut s’accomplir, et éventuellement partager ses talents, ses savoir-faire ou ses connaissances, mais dans un but purement narcissique, pour la belle image que les autres nous renvoient.

-Alors que manque-t-il à cet individu ?

-Un certain don de soi, une certaine humilité ?

-Des vertus essentielles en effet. Imaginez maintenant qu’un enfant approche ce grand violoniste que vous êtes devenu, il cherche des conseils, allez-vous l’aider ?

-Bien sûr que oui, je l’encouragerai, je lui donnerai s’il le faut quelques méthodes, des astuces, etc.

-En un mot vous l’aiderez à s’accomplir.

-Absolument !

-Voilà notre problème résolu, ne croyez-vous pas ?

-Le sens de la vie serait cela : s’accomplir et partager, aider les autres à s’accomplir avec humilité, autant que possible en évitant tout narcissisme pervers…pourquoi pas ? Mais cela répond-il à la question initiale? je n’en sais pas plus sur le sens de tout cela, notre univers, le vivant. Vous allez me dire que tout l’univers conduit à ces simples conclusions, ne serait-ce pas le plus grand gâchis d’espace et de temps ?

-Attendez un peu, laissons encore l’univers à lui-même quelques instants si vous le voulez bien. Nous n’avons pas encore abordé le point final.

-La mort ?

-Elle-même ! Toute drapée de noir ! Mais à vrai dire, est-elle si terrifiante quand on a bien rempli sa vie, qu’on est allé au bout de ses potentialités, qu’on a partagé, qu’on a aidé les autres, de cette aide qui ne cherche rien en retour, si ce n’est un minimum de reconnaissance et de respect, alors quoi, ne serez-vous pas en quelque sorte rempli de toute votre vie ?

-Rassasié, repus comme eût dit Montaigne.

-Rassasié peut-être, mais surtout, vous aurez déployé votre propre histoire, et la vieillesse arrivant, vos forces commençant à manquer, vous regarderez rétrospectivement le film de votre vie, et il se terminera paisiblement, il n’y aurait aucun sens à le rejouer autrement que de façon mémorielle. Nous sommes emportés dans ce flux irréversible du temps, qui rend possible les destins individuels, tout en imposant une limite. A la différence d’une partie de cartes, on ne rejoue pas sa vie autrement que par le souvenir, la vie est un film qu’on écrit, qu’on réalise et qu’on regarde soi-même le soir. Enfin, vient le temps de fermer les yeux et de s’endormir d’un sommeil sans rêves.

-C’est assez beau, mais je crains qu’il ne s’agisse d’un idéal auquel les humains accèdent fort peu souvent.

-Les remords, les regrets, la culpabilité, le déni, la colère, la haine de soi l’emportent souvent, mais n’est-ce pas précisément quand on a mal vécu, qu’on a mal choisi ? Peut-être qu’on ne s’est pas regardé dans le miroir au bon moment, on ne s’est pas posé la double question qu’est-ce que je veux ? qu’est-ce que je peux ? On ne s’est pas réalisé, si bien que la réponse à la question finale « qui suis-je ? » nous effraie, et nous révulse comme le portrait de Dorian Gray. Alors en plus, si on n’a aidé personne à se réaliser, si on a utilisé les autres, pour une meilleure position sociale ou de l’argent par exemple, alors on déteste la vie ou le destin, on finit misanthrope parce qu'on se hait soi-même, mais au fond, on est le seul à en porter la responsabilité. Au seuil de la mort, la solitude et les souvenirs sont notre seul lot, et notre conscience, bonne ou mauvaise d’être devenus nous-mêmes avec les autres, ou contre les autres. Ce qui explique pourquoi la mort des enfants est si scandaleuse, justement puisqu’elle les prive de cette chance offerte par la vie. Mais a contrario, de nombreux parents ne devraient pas avoir d'enfants, en particulier quand ils ne sont pas capables de mener à terme une éducation complète, où le processus de réalisation de soi est transmis. Beaucoup de maux seraient épargnés à notre planète et aux humains eux-mêmes, s'ils cessaient de se reproduire plus vite que les rats, pour combler des manques affectifs, ou par conformisme social.

-Je vous suis. Vous ne m’avez pas embrigadé dans un jargon inutile, mais je vous en supplie, l’univers dans tout cela ? N’est-ce pas vain qu’il existe, simplement pour ce que vous énoncez ?

-La finalité de l’univers est-elle l’humain ? J’en doute, ou plutôt j’espère que ce n’est pas le cas ! car ce serait une débauche d’effet spéciaux pour un bien piètre personnage principal, si vous me permettez ! En revanche, l’univers rend possible l’humain, ce qui est déjà assez étonnant !

-Quel serait alors le sens de l’univers ?

-Mais je n’en sais rien ! Je ne sais même pas si cette question à un sens !

-Ah ! Je vous coince enfin ! Vous ignorez quel est le sens de l’univers !

- Vous m’avez demandé le sens de la vie, nous en avons déduit que vous entendiez le sens de la vie pour les humains. Nous avons conclu à certains principes simples, qui n’enferment aucun humain dans aucune doctrine, n’êtes-vous pas satisfait ?

-Pas pleinement.

-Alors souvenez-vous de ceci : c’est l’être humain qui est une machine à produire du sens. Certains animaux mettent en place des stratégies complexes qui suggèrent des intentions, mais on voit que l'intention, puis le sens, émergent tardivement dans l'histoire de l'univers, alors ne serait-il pas étrange que l’univers lui-même soit le résultat d’une intention et d'un sens? Après tout, ce n'est pas impossible, comme je vous le dis, nous n’en savons rien, et au fond, cela changerait-il quelque chose à notre affaire ? Que l’être humain ou l'univers soient, ou non, les produits d’une intention et d'un sens caché, est-ce si important pour vous ?

-Je ne sais pas.

-Moi non plus, mais je ne le crois pas. Il reste que la vie humaine est apparue dans notre univers, et que nous avons tout intérêt à ne pas prétendre en être le centre ou l’aboutissement. Pour une espèce vivante qui s’autodétruit et détruit les autres espèces autour d’elles, avouez que ce serait du gâchis.

-Tout ça pour ça.

-Comme vous dites.

A ce moment, les contingences de la vessie me commandèrent de me lever, je m’éclipsai quelques minutes en méditant sur cette discussion étonnante. 

Lorsque je revins, l’individu était déjà parti, lui et son livre avaient disparu, S'était-il évaporé dans le whisky? 

Son verre vide était pourtant toujours là, avec un sous-verre à côté. Je saisis le papier dentelé, pour vérifier s'il était bien réel.

Au dos, était dactylographié :

42

 

 

 

 

YC, 2022