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L’ Essayeur

 

 

Un jour où j’arrivais à la gare Montparnasse afin de sauter dans le premier train qui m’emmènerait, comme à mon habitude, vers ma bonne ville endormie des bords de la Loire, une panne générale paralysa toutes les voies, ce qui n’étonna personne bien que tout le monde pestât. 

Comme aucune information ne s’affichait, je décidai de patienter au café qui donnait sur le quai.

A ma gauche se tenait un individu étrangement vétu, au crâne dégarni, et qui lisait d’un air circonspect un ouvrage de Galilée, L’Essayeur

Sa valise était à ses côtés, il était visiblement dans la même situation inconfortable que moi, mais semblait accepter la situation en se plongeant dans ce vieux livre qui avait fondé autrefois les sciences modernes.

Comme j’avais fait mes classes en philosophie  et que l’individu me jetait quelquefois de vagues regards - mais réfléchissait-il simplement dans ma direction ? – je l’interrompis de cette façon abrupte :

-Pourquoi selon vous la nature est-elle écrite dans le langage des mathématiques ?

-Mais parce qu’elle ne l’est pas cher monsieur !

 

J’étais surpris par sa réponse, elle-même plus abrupte que ma question. Il avait un sourire un peu ironique au coin des yeux qui me rappelait quelque chose ou quelqu’un. Je repris alors :

-Mais si la nature n’est pas écrite dans le langage des mathématiques, pourquoi les mathématiques auraient-elles alors ce pouvoir de prédiction ?

-Vos mathématiques ne prédisent ni mon comportement, ni le vôtre, mais plus encore, chaque animal, chaque vivant leur échappe.

-Les planètes, les particules, la matière ?

-Oui, c’est un aspect élémentaire de la nature, loin de l’individuation des vivants complexes. Lorsque les mathématiques ne prétendent pas rendre compte des individus, mais seulement des éléments, alors elles ont tout leur pouvoir descriptif et prédictif.

-Et d’où procède ce mystérieux pouvoir selon vous ?

-Les mathématiques sont la forme des réalités non individuelles, elles sont incapables de décrire les comportements des individus.

-Et pourquoi cela ? Il n’y aurait pas d’individus mathématiques ? et que dire quand nous parlons d’un nombre ou d’une solution unique pour une équation par exemple, ne s’agit-il pas d’individus ?

-Ce ne sont pas des individus, mais des objets mathématiques uniques. L’unicité d’une solution n’est pas équivalente à l’individualité d’un objet ou d’un être vivant.

-Comment distinguez-vous l’individualité physique et l’unicité de certains objets mathématiques ?

-Les objets physiques sont spatio-localisés, ce n’est pas le cas des objets mathématiques.

-Tous les objets physiques seraient spatio-localisables ? Il semble bien que ce ne soit pas le cas en physique quantique où les objets échappent justement à ce type de déterminations classiques, qui sont plutôt dues à des effets d’échelles.

-Ce qui est précisément le signe que nous nous approchons du monde mathématique quand nous quittons les individus.

-Comment cela « nous nous en approchons » ? Vous croyez donc à un monde mathématique indépendant de l’esprit humain, vous êtes platonicien ?

-Nous nous en approchons parce que, en remontant vers l’infiniment petit, la notion d’individu perd peu à peu son sens, un corps composé de beaucoup de cellules est unique, il forme un individu, mais une molécule d’eau est semblable à une autre molécule d’eau, à plus forte raison un atome, un proton, un quark sont identiques à un autre atome, proton, quark. La notion d’individu se dissout à mesure que nous approchons de l’élémentaire, même si dans le monde physique un proton reste différent d’un autre proton, non pas par ses propriétés, qui sont les mêmes, mais par sa position spatio temporelle. Dans le monde quantique, les objets physiques perdent leur sens, nous sommes devant la porte d’entrée du monde des mathématiques. On ne peut plus parler d’objets localisables avec une précision infinie, la notion d’objet individuel se dissout. On a pu croire que le monde quantique était la porte ouverte vers « la chose en soi » kantienne, qui se manifeste comme phénomènes. Il me semble quant à moi – si vous me passez l’expression -  que derrière le monde quantique se tient le monde mathématique lui-même et non les choses en soi. De plus, l’espace et le temps ne sont pas des formes pures de la perception, il faudrait reprendre Kant et le remettre dans le bon ordre. Pour autant, je ne suis pas purement platonicien. Je suis platonicien et démocritéen.

-Que voulez-vous dire par là ? Démocrite croyait en l’existence première des atomes, Platon, son plus grand adversaire, ne croyait pas aux atomes, mais aux idées, qui sont des atomes spirituels, existant éternellement comme les objets mathématiques au-dessus du monde en devenir. Platon détestait Démocrite, il fit détruire dit-on toutes les œuvres de son adversaire…

-Des légendes, nous en savons fort peu de choses. Platon et Démocrite sont très proches l’un de l’autre, comme vous le dites, les idées platoniciennes sont des atomes spirituels. Démocrite avait pourtant raison de postuler l’existence d’atomes comme nous le savons désormais. En même temps, il avait tort de penser que leurs mouvements étaient aléatoires. Les atomes suivent les règles des changements mathématisables, ce que Platon lui-même n’avait pas vu, étant donné que les objets sensibles étaient trop impurs selon lui, trop chargés de non-être, simplement parce que le réel sensible est formé de corps composés qui se corrompent et meurent. Platon était parménidien, la Vérité doit être un roc éternel. Je crois pour ma part qu’il faut penser Platon et Démocrite ensemble, ce que la tradition philosophique n’a jamais tenté semble-t-il, malgré l’évidence de la solution depuis l’émergence de la notion de « loi de la nature » au XVIIe siècle et le succès de l’approche atomiste, notamment avec la physique atomique, la thermodynamique etc.

-Si je comprends bien, vous refusez l’existence des idées comme idées philosophiques sur le modèle des mathématiques, mais vous accordez l’existence des réalités mathématiques ?

-Les idées philosophiques comme la justice, la liberté etc. ont des réalités à l’intérieur d’un ensemble de présupposés, il y a bien une justice selon Platon, mais cette justice selon Platon n’existe pas en soi, indépendamment de Platon, du lecteur ou du système culturel qui le pense. Les objets mathématiques sont différents, ils existent indépendamment de l’homme qui les pense, même si ces idées mathématiques n’ont aucune influence sur la réalité sensible, puisqu’il s’agit de simples formes non individuées.

-Je ne comprends pas.

-Toute loi de physique est mathématique, mais tout objet mathématique n’est pas une loi physique, en effet, prenez n’importe quelle loi physique, c’est une loi mathématique particulière où certaines valeurs, certaines constantes, apparaissent. Les lois physiques constituent donc un sous-ensemble des règles mathématiques en général. Ce qui explique la relative lenteur des découvertes en sciences physiques, en effet, il ne suffit pas d’appliquer toutes les règles mathématiques pour comprendre la réalité, il n’y a pas de bijection, il faut au contraire trouver la règle mathématique adaptée au problème spécifique, ce qui requiert un grand sens à la fois mathématique et physique. Les expériences cruciales, les contradictions entre théories et expériences, tous les moments de tension au moment des renversements de paradigmes scientifiques présentent ce type d’enjeu : déterminer le bon modèle mathématique qui rend compte des expériences.

-Mais alors nous revenons au même point de départ, pourquoi cette nature est-elle, partiellement à tout le moins - si nous supposons que les corps composés et individués ne sont pas mathématisables - écrite en langage mathématique, même si toute loi mathématique n’est pas physique ?

-Parce que ce sont ces lois physiques et pas d’autres qui rendent possible le vivant, le complexe et l’individu.

-Pourriez-vous clarifier ce point ? Je ne vois pas en quoi ces lois rendent possible le vivant, et encore moins comment ces lois mathématiques, qui ne sont pas individuées, pourrait rendre possible les individus. Ma tête commence à me tourner, vos théories alambiquées me font l’effet d’un trou noir où je m’enfoncerais peu à peu !

-Si les objets mathématiques ne sont pas des individus, le monde physique que nous percevons tous les jours, ce monde fait de corps composés, les pierres, plantes, animaux et l’humain parmi ces animaux, tout cela est composé d’éléments simples qui suivent des lois physico-mathématiques, qu’il s’agisse des particules composant ces corps, ces particules qui sont autant d’éléments simples suivant les interactions fondamentales de la nature. Or, et c’est là cher ami qui j’en appelle à votre esprit le vif : si les lois de la nature avaient été différentes, le réel complexe et vivant n’aurait pas pu être produit par l’histoire de l’univers tel que nous le connaissons. Il n’y aurait pas eu naissance d’un cosmos vivant, mais plutôt d’un chaos stérile. Notre existence, en tant qu’individus complexes, suppose donc ces lois mathématiques et pas d’autres. En étudiant la nature, les physiciens apprennent à comprendre notre univers, celui qui a engendré le vivant.

-C’est ce que certains appellent l’argument anthropique je crois, et qui conduit les plus téméraire à déduire l’existence de Dieu, comme un grand horloger, qui aurait calibré l’univers afin qu’il engendre l’homme.

-L’expression d’argument anthropique est malheureuse…

-Pourquoi cela ?

-Comme si l’homme était le but de l’univers, comme s’il y avait un but tout court, dès l’origine de l’univers…

-Mais si l’univers était calibré avec nos lois et pas d’autres n’est-ce pas le signe d’une intentionnalité divine ? L’univers était, dès l’origine gros de la potentialité de l’homme.

-Pas seulement de l’homme cher ami humain ! N’oubliez pas tous les animaux, et les arbres, nos chers arbres ! pouvez-vous imaginez une planète Terre avec des humains comme seuls êtres vivants ? Notre univers était dès l’origine calibré pour engendrer le vivant, c’est pour cela qu’il faudrait renommer l’argument anthropique « argument vitaliste », cela permettrait d’éviter les confusions et plus encore, de nous sortir de notre narcissisme, qui est une des causes du mal. L’homme n’est pas le centre de l’univers, même s’il est un point de vue spécifique, original, terrible et sublime.

-Mais l’intentionnalité originelle n’est-elle pas celle de Dieu pour l’homme ?

-C’est ce qu’il a semblé aux hommes pendant fort longtemps et l’argument n’est pas mauvais, cependant pour identifier une intentionnalité derrière une œuvre, cela parait raisonnable seulement si l’œuvre est unique. Quand je vois une belle statue, je pense immédiatement au sculpteur, à son talent, car le hasard n’aurait pas pu engendrer la Vénus de Milo, même après plusieurs milliards d’années.

-Vous reconnaissez donc qu’il y a une intentionnalité structurante derrière l’ordonnancement de l’univers ?

-Pas du tout !

-Je ne comprends pas, essayer de vous suivre est pour moi, comme longer un fil qui m’éloigne peu à peu de la lumière !

-Vous n’êtes pourtant pas loin de la sortie cher ami, ou en tout cas, de ma sortie, qui n’est sans doute pas le fin mot des choses, car en ces matières, l’ignorance reste la règle, toute connaissance n’étant que provisoire, approximative, une tentative d’éclairer le mystère du monde avec une simple bougie dans un labyrinthe…

-Dieu serait-il la lumière?

-Une hypothèse inutile, une projection du mode de fonctionnement humain sur la nature, une impossibilité logique, enfin une aberration à l’égard des connaissances de notre époque. Dieu n’existe pas comme tel, il n’y a vraisemblablement pas d’intentionnalité consciente à l’origine du monde. Point d’omniscience ni d’omnipotence, mais vous pouvez garder votre idée de dieu si elle vous rassure, et guide votre action de façon conforme à l’éthique et sans fanatisme. On peut certes s’en accommoder sous la forme symbolique, comme la personnification du mystère de l’univers, de sa beauté, de son ordre…

-Comment expliquer alors le fameux calibrage des lois de la nature s’il n’y a pas de dieu ? 

-Par les univers multiples. Si notre univers était unique, l’hypothèse de Dieu serait plausible, Mais elle ne résoudrait rien, car, qui aurait créé Dieu ? Comment aurait-il créé l’univers, pourquoi etc. ? Dans le cas où notre univers serait unique, l’hypothèse de Dieu rendrait compte de l’ordre du monde, mais soulèverait en même temps une infinité d’autres questions auxquelles il n’est pas possible de répondre. Ce n’est pas le cas si on fait l’hypothèse des multivers.

-Comment cela ? Je croyais toujours que l’hypothèse des multivers s’opposait à l’argument anthropique, car en effet, soit l’univers avec ses lois, telles que le vivant est rendu possible, est unique et alors Dieu existe probablement, soit notre univers fait partie d’une infinité d’autres univers tous munis de lois différentes qui ont engendré des mondes stériles. Dans tous les cas, nous ne pouvons sortir de notre univers, cette hypothèse est donc inaccessible, c’est une pure spéculation !

-Comme votre dieu ! Ce sont ici des spéculations, de celles que les anciens appelaient « métaphysiques », mais il ne s’agit pas de la science de l’être en tant qu’être. Notre réflexion, dont nous ne disons pas qu’elle est une science, a pour vocation d’articuler les réalités entre elles, et de donner ainsi un point de fuite qui structure le tableau de notre époque, de mettre en ordre notre monde qui semble disloqué, entre un univers absurde et silencieux d’un côté, et des humains errants entre l’irrationalité de leurs actions et leurs pulsions de mort de l’autre côté, nous croyons qu’il faut changer de lunettes et apprécier les choses différemment pour que l’articulation se fasse à nouveau, ce qui est l’enjeu de la philosophie même.

-Alors vous accordez l’hypothèse des multivers ?

-Plus encore, je la généralise.

-Mon dieu ! comment peut-on généraliser une infinité d’univers parallèles ? Vous me donnez le vertige !

-Dans l’hypothèse des multivers, ces univers ont chacun des lois différentes.

-Et bien cela ne vous suffit pas ?

-Non, il faudrait également imaginer des univers soumis au pur chaos, qui ne suivent aucune loi, les univers qui suivent les lois sont un sous-ensemble, et notre univers est un élément de ce sous-ensemble.

-Et bien sûr, vous n’avez aucune preuve !

-Aucune ! même si je pourrais invoquer le fait que mon argument avance dans le sens de l’histoire des sciences, qui agrandit sans cesse la taille de l’univers dans des ensembles plus vastes. Nous savons désormais que ce que les humains avaient pris pour le tout était en fait une partie. Rappelons-nous que les humains croient volontiers que le monde se limite à ce qu’ils perçoivent, ce territoire, ce pays, cette terre. Au XVIIIe siècle l’univers se réduisait au système solaire, puis la notion de galaxie a émergé, puis les galaxies et l’univers visible, puis la phase inflationniste a dilaté et dilué l’univers dans les milliards d’années lumières. Là, le monde et sa connaissance – mais n’est-ce pas la même chose ?-  forment une sphère en expansion. Nous nous heurtons en ce moment même aux murs de notre univers visible, mais certains signes nous enjoignent de franchir le pas, même si nous tombons encore un peu plus dans l’infini.

-Ces idées ne rendent-elles pas fou ?

-Absolument pas, j’ai bien les pieds sur terre. L’infini, je l’aperçois et il m’émeut certes, mais cela ne m’empêche pas de profiter de notre monde simplement comme tout le monde !

-En quoi l’existence de ces infinités d’univers serait une meilleure hypothèse que l’idée d’un univers unique créé par un dieu ? Et où trouvez-vous autant de matière pour nourrir pour ainsi dire, tous vos univers ?

-L’existence d’un dieu doué d’intentionnalité est bien trop anthropocentrique, elle suppose un dieu conscient qui projette l’existence d’un univers comme on envisage de construire une maison, un temple etc. Pour les judéo chrétiens il faut en plus expliquer comment l’être apparait à partir du non-être, et tout ceci à partir d’un Dieu qui est déjà…Si Dieu s’est créé lui-même, pourquoi ne pas penser directement que c’est le monde qui s’est créé lui-même ?

-Et à partir de quelle matière ?

-Je l’ignore, la science nous informera peut-être sur ce point un jour. Du reste, il ne s’agit pas de la matière, la matière n’existe pas en sciences physiques fondamentales, ce qui existe ce sont essentiellement des bosons et des fermions, des créatures quantiques qui acquièrent leurs propriétés, y compris la masse, dans les premiers instants de l’univers.

-Et d’où sortez-vous tout cela, qui plus est dans vos univers infinis, puisque vous ne supposez aucun dieu !

-A supposer que Dieu existe, il ferait sortir l’être du non-être, à partir d’une puissance mystérieuse et infinie, reconnaissez que cela n’explique rien…

-Les voies du seigneur sont impénétrables !

-Celles de l’être sont labyrinthiques et tortueuses, mais il est possible d’y avancer au moins. 

-D’où sortez-vous donc toute cette profusion d’être alors ?

-Mais de l’être lui-même ! est-ce si compliqué que cela d’imaginer que l’être s’engendre lui-même, nécessairement puisqu’il est ?

-Votre être ne vous déborde-t-il pas ?

-L’être déborde cet univers en effet, l’être est partout, bien au-delà de notre univers, dans des mondes munis d’autres lois, mais aussi dans des mondes qui sont de purs agrégats aléatoires, l’être est infini et même plus, infiniment infini !

-Vous me rappelez les vieilles thèses panthéistes de Spinoza…

-Spinoza était un prince assurément, un visionnaire, comme Bruno, ces deux philosophes ont brisé la coquille du cosmos, ils ont pressenti l’infinité de notre univers vivant.

-Malgré la répugnance que j’ai à vous suivre, jouons à votre jeu. Supposons donc que vous ayez raison, qu’il existe une infinité d’univers dont certains seulement sont munis de lois et parmi ceux-ci seulement notre univers disposerait des lois que nous connaissons. Supposons que tout ceci fasse partie d’un processus spontané, l’être infini engendrant une infinité de mondes dont l’infini majorité se révèle stérile. Il reste encore une infinité de problèmes à résoudre !

-J’en conviens.

-D’où vient l’être ?

-Il est, c’est tout ce qu’on lui demande.

-Vous vous moquez.

-Pas du tout, je demande à un cuisinier une bonne salade et je demande à l’être d’être, voilà tout. Le problème étant que nous savons fort mal et fort peu ce que ce petit mot « être » signifie au fond, jusqu’où l’être s’entend-il ? Qu’est-ce qui est, ces multivers sont-ils par exemple des « êtres », comme je l’affirme ?

-Vous voyez, vous doutez de votre propre hypothèse !

-Bien sûr que je doute, en ces spéculations lointaines et obscures il faut douter, mais il faut aussi parfois savoir avancer dans l’obscurité quand on veut sortir du labyrinthe.

-Reconnaissez simplement l’existence de Dieu, votre peine sera épargnée.

-Mais la vérité serait sacrifiée.

-Dieu est la vérité même !

-Il est une hypothèse primitive qui était toute naturelle devant le constat de la beauté et de l’ordre du monde. Mais reconnaissons que ce type d’argument n’a plus aucun poids.

-Pourquoi cela ?

-Parce que l’ordre est partiel, parce que si ordre il y a, c’est celui qui engendre le vivant en général, et parmi le vivant il y a les virus responsables d’épidémies par exemple. Il est devenu totalement impossible de défendre l’existence d’un ordre pour les hommes, à moins de supposer un dieu mauvais qui jette des calamités dans les jambes des innocents. Les gnostiques étaient les plus conséquents des chrétiens.

-Et le péché originel ?

-Une culpabilisation de l’homme afin de responsabiliser dieu de l’existence des maux.

-Et le libre-arbitre ?

-Si en un sens et quelquefois seulement, l’homme est libre de ces décisions, de ses actions, le libre-arbitre judéo chrétien visait une fois de plus à déresponsabiliser Dieu et à culpabiliser les hommes. Mais quelle est la faute morale qui conduisit à la grande peste du XIVe siècle ? Reconnaissons-le, il n’y en avait pas, de simples erreurs logistiques et l’appât du gain peut-être, le confinement des navires en provenance de la mer caspienne n’ayant pas été suivi etc. etc. autant de causes qui ne sont pas des fautes.

-L’avarice est une faute, un des sept péchés capitaux même ! Ce que vous appelez l’hypothèse de Dieu, ne vous parle pas encore au cœur, votre esprit est trop philosophique, vous voulez défier les mystères de l’existence avec votre esprit limité.

-Et pourquoi l’avarice supposée de quelques-uns devait-elle tuer de nombreux innocents ? C’est ce que vous appelez la justice divine sans doute… Pour ma part, je suis émerveillé des mystères de l’existence et je trouve l’hypothèse de dieu trop pauvre, votre idée soi-disant superbe, au-delà de ma finitude est au contraire trop humaine, taillée pour les gens simples, bergers et autres esprits crédules… mais un nouvel horizon peut être aperçu même par le plus simple des matelots si celui-ci monte en haut du mât. Votre Dieu est une simple personnification polythéiste, une figure de style de poètes.

-Allons bon, Dieu serait une création de poètes maintenant ?

-Dieu n’est sans doute pas une création de poètes, mais tout comme les poètes aiment personnifier les éléments de la nature, faisant parler le monde silencieux comme des ventriloques, attribuant les propriétés d’émotion, de volontés etc. à des choses comme les pierres, les plantes, les animaux par exemple, ils projettent ainsi le mode de fonctionnement de l’humain sur le monde non-humain, de même, les croyants en Dieu personnifient l’intentionnalité supposée à l’œuvre derrière le monde. Or il n’y a pas d’intentionnalité comme nous l’avons vu, et encore moins de dieu. Tout ceci est humain trop humain comme l’avait vu Nietzsche.

-Vous pensez défricher le réel, l’être même, et vous proposez des hypothèses dialectiques entre Platon et Démocrite, vous êtes donc bien philosophe, mais un philosophe plein d’hubris.

-Je ne dis pourtant pas que je sais, mais que je cherche, j’essaie.

-Soit, soit. Mais alors revenons à votre hypothèse. Ce qui m’échappe encore c’est le point suivant : si tout notre univers composé de matière, pardon, de bosons et de fermions, est à la fois atomistique et que chaque atome suit des lois mathématiques, comment cette matière sait-elle qu’elle doit suivre ces lois, si ce n’est pas Dieu qui ordonne à chaque instant, dans tous les sens du terme « ordonner »?

-Votre dieu est bien occupé à régler la destinée de chaque particule, est-ce bien digne d’un dieu de réguler ainsi la totalité de la matière dans ses moindres détails ? Ne se repose-t-il donc pas ?

-Ses voies sont impénétrables.

-Votre argument aussi.

-En avez-vous un meilleur ?

-Je le crois.

-Allez-y, même si je m’attends à tomber dans un puit infiniment infini !

-Vous ne tomberez pas, mais vous tiendrez au contraire sur une tête d’épingle !

-Vous vous moquez encore !

-Pas du tout. L’univers que nous connaissons, muni de nos lois était à l’origine contenu en un volume d’espace-temps infiniment petit, ce que nous nommons de façon imagée le « Big Bang », or c’est à ce moment, nous le savons à présent, que les propriétés élémentaires de toutes les particules ont été acquises, grâce à ce qui est appelé les brisures de symétries, qui sont liées à l’expansion de l’univers et à son refroidissement. Or, la première des propriétés des particules quelle est-elle ?

-La masse, attribuée par le boson de Higgs ?

-Cela nous le savons depuis peu en effet. Mais plus profondément encore, c’est la propriété selon laquelle chaque particule suit et suivra les lois de la nature, en un mot, la légalisation du cosmos a pu être transmise à ce moment-là, dans ce moment originel d’intrication totale, l’univers a acquis sa cohérence.

-Pouvez-vous détailler un peu plus ce processus supposé ?

-Je ne le peux pas, il appartient aux hommes de science de l’avenir de le prouver rationnellement. Je me trouve plutôt dans la position de Bruno si j’ai raison…et d’un imbécile si j’ai tort, mais après tout, je préfère avoir tort si cette erreur me conduit quelque part plutôt que d’avoir raison en suivant les autres alors que cette raison ne mène nulle part.

-Quant à moi je préfère la paix de l’âme et la croyance en Dieu.

-Grand bien vous fasse, même si je ne comprends pas en quoi cette croyance vous apaise.

-Et bien parce que je Lui parle.

-Et vous répond-il ?

-Oui dans le rayon de soleil, le sourire des enfants, le crépitement du feu.

-Vous voyez, au fond vous êtes poète. En ce sens moi aussi je crois en Dieu, mais je l’appelle « monde », « univers », « être » etc.

-Alors pourquoi pas Dieu ?

-Parce que votre dieu est trop humain !

-C’est parce que l’homme a été créé par dieu à son image !

-Ou l’inverse.

-Soit, je ne vous convaincrai pas visiblement.

-Vous n’avez pas besoin de me convaincre, tout ce qui compte, c’est le degré de vérité que votre esprit est capable d’accepter. S’il vous est intolérable de penser que vous êtes mortels, comme vos proches, que le monde est silencieux, bien qu’infini et beau, alors croyez, mais sans moi.

-Sans vous alors, je crois malheureusement que nos positions resteront irréconciliables.

-Pas nécessairement.

-Et comment cela ?

-Tant que nous serons tous deux des gardiens du vivant, que nous nous efforcerons d’être dignes de notre humanité, alors nous passerons de charmants moments ensemble, parfois dialectiquement s’il le faut.

-Par exemple ?

-Mais comme en ce moment même !

-Je concède n’avoir jamais eu de telle discussion auparavant, d’autant plus avec un inconnu. Ce dialogue vous a permis de me livrer vos hypothèses labyrinthiques, qui me semblent folles mais pas inintéressantes.

-Avouez que vous avez apprécié méditer un peu sur vos croyances ?

-Je le reconnais, mais il me faut partir à présent, je vois le départ de mon train qui s’affiche. Mais je me rends compte…nous ne nous sommes pas présentés ! comment puis-je vous appeler ? 

- Il n’est pas trop tard pour nous présenter comme individus, les individus viennent à la fin dans l’histoire de la complexité, comme nous l’avons vu, vous pouvez m’appeler Leshan.

-Leshan ? Je n’ai jamais entendu de nom pareil.

-C’est chinois, un nom est unique, comme moi, mais comme vous aussi, bien que votre nom ne soit probablement pas unique. Et vous, comment vous appelez-vous ?

-Arannet.

-Etrange, ce nom me rappelle quelqu’un de familier.

-Peut-être nous sommes-nous déjà rencontrés dans le passé ? J’ai également cette vague impression de déjà-vu. Ou bien est-ce simplement parce que je suis un peu vous ?

-Un effet de l’intrication du cosmos ? Qui sait ?

 

Et sur ces derniers mots, nous vîmes nos horaires apparaître sur l’écran central, je ne sais plus exactement comment nous nous séparâmes, tant mes pensées étaient absorbées dans la brume légère de la gare. 

Bien que je ne le revis jamais, j’eus pendant toutes ces années l’impression qu’il n’était pas loin, avec son air ironique et sceptique, ses idées folles ou rationnelles, je ne saurais dire. Et je dois reconnaitre que le temps passant, je ne peux plus vraiment dire si je crois ou non en dieu, mais le ciel nocturne me plaît toujours autant, si ce n’est plus, et peut-être que grâce à Leshan, l’infini de Pascal ne m’angoisse plus vraiment. Il me reste de cet étrange dialogue avec cet individu mystérieux ses deux derniers mots : qui sait ?

 

 

 

 

 

 YC, 2019