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Thésée à Ginkaku-ji

 

L’hôtel Ginkaku-ji forme un certain type de réalité sociale, dont nous sommes les éléments, interagissant selon des règles implicites ou explicites. Les membres de l’hôtel co-constituent la réalité de cet hôtel. Changeons un des membres, l’ambiance est transformée, l’atmosphère chaleureuse et survoltée redevient calme et paisible, ajouter quelques individus froids et distants, l’atmosphère se détériore. Pour autant, la réalité de cet hôtel est séparée partiellement du reste du monde, au sens où ce n’est pas la rue, mais ce n’est pas non plus une prison ou un coffre-fort, il y a une porte qui s’ouvre, des flux entrent et sortent, des échanges prennent place avec la réalité extérieure, comme pour toute maison, tout hôtel, tout magasin, toute entreprise. Qu’est-ce qui confère son identité propre à l’hôtel Ginkaku-ji ? 

Tient-elle à son adresse, qui ne change pas ou bien aux personnes qui composent ce lieu ? 

En un sens en effet, l’hôtel Ginkaku-ji n’est qu’une coquille vide, qui s’anime en fonction des individus qui la constituent en leurs interactions multiples. 

Pour autant, une coquille délimite l’espace, entre intérieur et extérieur, cela rend possible l’émergence d’une réalité séparée de l’extérieur. De plus, l’hôtel Ginkaku-ji est loin d’être un espace fermé et homogène, c’est au contraire une structure spatial, architecturale, légale, avec son règlement intérieur, ses pièces, communes et privées, son espace central, ses jeux, livres, télévisions etc. qui ouvrent autant de possibilités et de limites d’interactions entre les membres de l’hôtel.

La réalité de l’hôtel Ginkaku-ji est dynamique, elle évolue selon les entrées et les sorties de chacun de ses membres, de son équipe, voire de ses équipements qui changent également, en tombant en panne, etc. 

Entrer dans cet hôtel, c’est donc participer d’une certaine manière à l’identité éphémère de cet hôtel, qui comme les corps vivants évolue, l’hôtel Ginkaku-ji est apparu telle date, qui fermera définitivement ses portes à telle date. 

Entre temps, autant d’identités dessinent les pages, paragraphes et chapitres de son histoire. Cette histoire qui, vue sous l’angle de la nécessité déployée se nomme destin, en particulier lorsque le temps a passé et que les possibilités qui coexistaient ont été oubliées. 

Pourrait-on généraliser le problème ? Toute réalité, familiale, sociale, mais aussi biologique - ici un hôtel, là un corps vivant - formé de constituants en interactions, se caractérise par une identité parfois statique, parfois dynamique. De plus, entre la partie matérielle et la partie formelle, nous sommes embarrassés pour déterminer quelle est la véritable identité. 

Ce problème était évoqué dans l’Antiquité sous le nom du paradoxe du bateau de Thésée

Une légende raconte qu’après avoir terrassé le Minotaure, Thésée revint à Athènes où le bateau fut conservé en souvenir de sa victoire. Les années passants, les planches de bois du bateau étaient remplacées, si bien qu’au bout d’un moment aucune planche d’origine ne subsistait. 

Alors le bateau, ainsi entièrement renouvelé était-il le même ou un autre bateau que celui de Thésée ?

Cette énigme concentre beaucoup de problèmes, en effet, nous sommes pris dans un dilemme seulement s’il existe une seule réalité qui s’accompagnerait d’une seule identité. 

Or, pour nous, il faut distinguer des plans de réalités multiples, qui ne sont ni des arrière-monde fantomatiques, ni de pures illusions. 

Ainsi, supposons le réalité objective du bateau de Thésée, au sens où nous supposons son existence historique. Ce bateau, en tant que bateau continue à exister tant qu’il est renouvelé, conservant ainsi sa réalité. 

Pour autant conserve-t-il son identité ? 

Tout dépend de ce que nous nommons identité : s’agit de l’identité de fonction ? dans ce cas, tant que le bateau flotte sur l’eau, il reste identique à soi.

Au point de vue de la forme, le bateau reste identique, au point de vue de sa matière en revanche, il diffère. 

Or qu’est-ce qui prime, la matière ou la forme au regard de l’identité ? Voilà au fond le problème posé.

Mais les hésitations concernant la réponse ne montrent-elles pas précisément qu’il n’y a pas de primat d’un aspect sur l’autre ?

Le bateau est à la fois le même et un autre, selon le point de vue que l’on considère. Identité formelle et différence matérielle. 

Or si le bois est identique au bois d’origine, si par ailleurs les techniques de restauration sont identiques à la technique de construction (ce qui n’est pas le cas à Cnossos), alors la modification matérielle n’impacte pas la structure formelle.

Voilà qui est fort différent pour l’hôtel Ginkaku-ji, chaque membre compose véritablement l’esprit du lieu, son ambiance, atmosphère, ses activités. Un cinéphile y partagera ses films, un dessinateur ses dessins etc. Les lieux qui ont une âme dépendent fortement des individus qui les composent. 

A l’inverse un hôtel impersonnel voit les visiteurs entrer et sortir sans que cela n’impacte l’identité de l’hôtel, comme c’est souvent le cas pour les hôtels de luxe, qui ne changent pas d’ambiance, qui restent bien propres et identiques à eux-mêmes, malgré les changements d’équipe et de client. 

 

Par ailleurs, chaque être humain est un bateau de Thésée, son ADN reste le même, alors que les cellules sont renouvelées, le corps grossit, maigrit etc. 

Le nom propre peut se transformer à l’occasion d’un mariage par exemple (différence), mais grammaticalement la personne continue à se référer à elle-même par un « je ». 

 

 

Définition : j’appelle « réalité » tout ensemble constitué par des éléments reliés entre eux par des règles.

Une réalité peut être finie, infinie, statique, dynamique, matérielle, psychique, linguistique, conceptuelle, personnelle, impersonnelle, singulière, collective, consciente, inconsciente, incarnée, abstraite, virtuelle, etc.

 

Toute réalité a deux aspects selon que l’on considère les éléments (la matière de cette réalité) ou les règles (la forme de cette réalité).

 

Conséquence : il n’y a pas une Réalité absolue qu’il faudrait chercher à connaître, mais de nombreux types de réalités qu’il s’agit de penser.

 

Parmi les réalités les plus connues, vient en premier lieu la réalité psychique qui est le type de réalité constituée par l’esprit. 

Caractériser cette réalité psychique est la tâche de nombreuses sciences que nous pouvons regrouper en psychologie et phénoménologie. 

L’absolutisation de la réalité psychique conduisit aux hypothèses de son existence éternelle, « l’âme », qui répond à un besoin psychologique, celui de continuer à exister par-delà la mort du corps en sa réalité physique. 

Mais la réalité psychique ne forme pas un bloc monolithique d’identité, au contraire, il est possible de distinguer des niveaux personnels, collectifs, et universels, conscients et inconscients, émotionnels, rationnels etc.

La réalité psychique est donc multiple, hétérogène, voire constituée de sous-niveaux de réalités qui interagissent les uns avec les autres et menacent parfois l’intégrité de la psychè, comme c’est le cas de certaines psychoses comme la schizophrénie.

L’idée de l’âme consiste à réduire cette pluralité hétérogène et dynamique à un seul plan d’identité pure, puis à maintenir l’existence de cette identité par l’intermédiaire de Dieu, qui sauverait les âmes de la destruction des corps.

Or, nous savons désormais que la réalité psychique est une fonction visant à optimiser les interactions avec le monde, en particulier la nutrition et la reproduction. Sans réalité psychique – ce qui est vraisemblablement le cas des organismes simples comme les bactéries – les interactions avec le monde sont limitées.

Les réalités vivantes coexistent avec les organismes complexes, ce qui prouve l’efficacité de leur mode de vie, fondée sur des mécanismes de reproduction à l’identité – sauf mutation – d’un autre côté, les êtres vivants complexes ont évolué jusqu’à l’apparition de la réalité psychique, en particulier caractérisée par la mémoire et l’imagination qui permettent de constituer une histoire pour chaque individu, en apprenant à partir des succès et des échecs afin d’optimiser l’existence individuelle et collective. 

Les réalités sociales sont largement constituées sur le principe de séparation des tâches entre les individus, pour que chaque individu constitue la réalité sociale et se constitue lui-même comme membre cette réalité sociale. 

 

La soi-disant réalité matérielle n’est pas plus homogène que la soi-disant réalité psychique. La réalité matérielle se subdivise en plusieurs types de réalités selon les niveaux d’émergence considérés.

La réduction de ces deux réalités aux deux seules réalités absolutisées conduisit aux positions ontologiques dualistes.

La réduction de la Réalité à un seul des pôles conduisit au monisme idéaliste ou matérialiste.

Ces positions sont toutes inexactes, bien qu’elles recèlent chacune une part de vérité. 

En effet d’une part, les réalités psychiques et physiques ne sont pas des blocs d’identité existant par soi, d’autre part, ce ne sont pas les seules réalités. 

En effet, à côté de ces réalités, une infinité d’autres réalités qui ne sont pas réductibles aux réalités matérielles et psychiques sont constituées.  Pour autant, nous n’augmentons aucune liste « d’êtres », dans la mesure où toute réalité existe « relativement à » et non absolument, de plus une réalité n’est pas constituée par participation à un principe ontologique, mais par assemblage de ses éléments sous des lois.

La réalité sociale en particulier considère l’ensemble des règles sociales et des agents et patients sociaux. Les règles sociales (lois, règlements etc.) s’appliquent aux agents sociaux et déterminent une réalités sociale structurée qui est une réalité sui generis. Il est à noter qu’une réalité sociale sans agent sociaux serait réduite à une simple réalité formelle (il est à noter qu’une réalité sociale peut inclure les non-humains, comme Philippe Descola le documente abondamment).

Une réalité sociale sui generis ne signifie pas que la réalité sociale existerait par elle-même, au contraire, une réalité sociale n’existe que tant qu’il y a des agents sociaux et des règles sociales. Sans règles sociales, nous n’avons plus de société (seulement le chaos social, une matière sans forme, autrement dit le règne de l’anarchie en son sens négatif) et sans agent sociaux, il n’y aurait que des règles vides qui ne s’appliqueraient à personne, comme c’est le cas d’un texte de loi qui subsisterait après la disparition d’une civilisation (exemple de la stèle d’Hammourabi).

 

Les réalités mathématiques existent par construction dès lors que les axiomes, postulats, définitions et principes (comme le principe d’identité) sont posés. 

Les réalités mathématiques découlent naturellement et par construction des principes qui sont posés comme vrai. Les réalités mathématiques tiennent leur stabilité de la stabilité de leur principe, de l’absence de dimension temporelle, et de la rigueur logique, qui garantit qu’une chose X reste X. 

Par exemple, en arithmétique, la dimension matérielle est le nombre, la réalité formelle et l’ensemble des relations entre ces nombres, en particulier les opérations *, / + -.

Les réalités physiques sont changeantes, la modélisation mathématique des réalités physiques est possible seulement dans certains cas, lorsque les objets physiques coïncident avec des objets mathématiques, c’est-à-dire lorsque les objets du monde physique ne sont ni vivants, ni conscients. En effet, la vie se caractérise par des mécanismes d’adaptation et d’émergence que les mathématiques ne peuvent prédire. 

 

Définition : j’appelle « existence » la simple relation d’appartenance d’un élément au sein d’une réalité, ou d’une partie de réalité au sein d’une autre réalité.

Définition : j’appelle « identité » l’état distinctif ou spécifique d’un ou de plusieurs éléments au sein d’une réalité constituée.

Définition : j’appelle « liberté » la caractéristique d’une situation, au sein d’une réalité, où les possibilités sont multiples.

Définition : j’appelle « nécessité », la caractéristique d’une situation, au sein d’une réalité, où il n’y a qu’une seule possibilité. 

Définition : j’appelle « vide » l’absence d’un élément au sein d’une réalité où sa présence est possible.

Définition : j’appelle « plein », la situation où une réalité saturée, qui ne peut pas recevoir de nouveaux éléments.

 

Conséquences : tout vide et toute plénitude sont relatifs à la réalité de référence, il s’agit par exemple des réalités psychiques, physiques, et d’une infinité de sous niveaux de réalités (émotionnelles, logiques, moléculaires, atomiques etc.) il y donc autant de vides et de pleins que de réalités.

 

Définition : j’appelle « temps », le principe des réalités dynamiques.

Certaines réalités sont aspatiales et intemporelles, certaines réalités sont seulement spatiales d’autres seulement temporelles, d’autres enfin sont spatiales et temporelles. Il est à noter également que selon les réalités, le temps peut être irréversible ou non, indépendant de la volonté humaine (temps de l’univers) ou au contraire modifiable par la volonté humaine, comme c’est le cas de certaines réalités virtuelle ou le temps est réversible, mais dans ce cas, cela constitue la réalité d’un seul individu.

Sur l’origine du temps, nous ne nous prononçons pas, nous avouons volontiers notre ignorance et le mystère qu’il y a là-dessous, mais il est à noter qu’il serait faux d’affirmer que toute la réalité serait soumise à l’écoulement temporel et irréversible, en effet certaines réalités sont situées hors du temps, en particulier les réalités mathématiques qui ne changent pas dès lors que leurs prémisses sont posées comme vraies. D’autres réalités jouent avec le flux du temps, comme les réalités artistiques cinématographiques qui peuvent accélérer, ralentir ou inverser les flux temporels.

 

Concernant les réalités mathématiques, la vérité de ces structures est indépendante du temps, ce qui a été perçu par les Pythagoriciens et les Platoniciens comme un privilège ontologique. 

Mais ce privilège n’en est pas un, d’abord parce que le fait de ne pas changer était vu dans l’Antiquité comme un signe de perfection, puisque seuls les dieux étaient éternellement vivants, alors que nous savons à présent que le vivant émerge à partir d’un univers temporel, autrement dit, il faut du temps pour qu’il y ait du vivant (mais aussi de l’espace, de la matière complexe qui émerge etc.). 

L’immuabilité des structures mathématiques qui était perçue comme un privilège ontologique, renvoie à la stabilité des structures. De plus, les réalités mathématiques ne sont pas absolument hors du temps, en effet les structures sont constituées par déduction à partir des prémisses. Toute structure mathématique est constituée dans le temps, par une réalité psychique rationnelle et génératrice. L’universalité des mathématiques tient à la simplicité, l’univocité de ses prémisses et au pur respect du principe d’identité et de contradiction, alors que les réalités mythiques sont fortement contradictoires en tant que symboliques.

 

Définition : ce que l’occident appelle « l’être » est le résultat de l’amalgame entre des sens hétérogènes ayant fusionné dans la langue grecque à l’issue de la conceptualisation de l’être par Parménide. 

Cette conceptualisation de l’être fut rapidement conçue sur le modèle d’une source absolue, comme le soleil est la source du flux lumineux recouvrant tous les objets, l’être donnant son être à chaque chose, c’est-à-dire, son existence et son essence.

Or, chaque réalité est structurée différemment, il n’y a pas de source unique et absolue pour toute la Réalité.

Il semble probable que le monothéisme a joué un rôle majeur dans l’identification de Dieu a cette source absolue de l’être, l’Etre absolu.

La réflexion philosophique sur l’être est donc occidentale en ce qu’elle découle de la langue grecque d’une part, et du monothéisme judéo-chrétien d’autre part, l’ontologie ainsi constituée ne pouvait pas prétendre au statut de science universelle.

En particulier, aucune connaissance ne découla de la métaphysique occidentale. 

Les preuves de l’existence de Dieu étaient circulaires, tautologiques ou biaisées, elles furent oubliées ou rejetées. 

Mais ces échecs métaphysiques peuvent conduire à une autre voie. 

L’impossibilité de déduire l’existence d’un Être suprême comme source de tous les êtres, peut mettre sur la voie des origines multiples des réalités. 

C’est exactement le chemin que la science a pris de façon souvent implicite. Au Moyen-Age, il semblait que toute réalité était en dernier recours renvoyée à Dieu : le cosmos, le vivant, les humains, mais aussi et dès lors, les maladies, catastrophes etc. ce qui conduisit les humains vers la constitution de psychoses collectives où le mal qui les accablait étaient nécessairement une punition divine.

Les sciences modernes se sont constituées sur le fond de ce type de superstitions. Elles ont étudié des réalités spécifiques permettant de les décrire plus adéquatement, afin de mieux les maitriser.

La confrontation avec les autres langues et mythologies met en évidence le caractère hautement culturel du monothéisme et de l’absolutisation de l’être. 

Pourtant, Il n’en reste pas moins que les notions d’existence, d’identité, de réalités ont des sens, qu’il faut reposer, c’est ce que nous tentons précisément ici.

YC, 2020